Une femme douce

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Une femme douce

Message par Nadou le Mer 16 Aoû - 11:17

Sergueï Loznitsa nous livre l'histoire d'une femme plus silencieuse que douce, qui traverse la Russie sur les traces de son mari.


Jusque-là, tous les colis parvenaient à son mari, emprisonné loin, très loin, et pour longtemps, accusé d'un meurtre et sans doute coupable de rien. Mais le dernier envoi lui est revenu. Alors, la « femme douce » demande à une collègue de la remplacer à la station-service fantomatique de leur village et s'en va en quête d'explications qu'elle sait d'avance n'obtenir jamais.



Dans le train, ses compagnons de route — Russes éternels, insupportables, mus par une humanité à faire fondre les coeurs les plus endurcis — ont déjà sorti les cornichons et la vodka, sans laquelle leur vie ne serait qu'une longue attente de la mort... Un ex-militaire entonne une chanson ­patriotique sur l'invincibilité des tanks de Staline. Une vieille dame pleure la mort de son fils. Les yeux déjà brillants d'alcool, un jeune gars se demande pourquoi la Russie s'est donné la mission de sauver le monde, alors que le monde entier déteste la Russie... Tous ces personnages, Sergueï Loznitsa les a rencontrés pour les documentaires qu'il a tournés depuis presque vingt ans. Et il les a transformés en silhouettes de fiction, comme un cinéaste qu'il admire et que les cinéphiles français ont aimé, jadis : Alexeï Guerman. Dans le train de Vingt Jours sans guerre (1976) de ce dernier, il y avait, déjà, des confidences, des anecdotes, des ­secrets de personnages anonymes qui, très vite après avoir ainsi philosophé, se perdaient dans la foule...

Arrivée à destination, la « femme douce », plus silencieuse que douce, d'ailleurs (beau visage épuré, presque dur, de Vasilina Makovtseva) va de ­guichet en guichet, rencontre des fonctionnaires, des flics, des macs, des mafieux, des représentants dépassés des droits de l'homme. Elle aboutit, aussi, un temps, dans une maison d'hôtes où des désespérés s'amusent et s'enivrent en jouant au strip-poker... On est, évidemment, tout proche de Dostoïevski, du petit monde grouillant et souffrant qu'il décrivait, notamment lors du repas d'enterrement de Crime et châtiment : des bassesses exhibées et des dignités perdues s'y mêlaient sans cesse et à jamais.


C'est cette Russie dévastée, hystérique, où « l'âme slave », si chère aux idéalistes romantiques, n'existe plus (a-t-elle seulement existé, un jour ?) que décrit l'Ukrainien Sergueï Loznitsa. ­Vision brutale que seule la beauté de sa mise en scène rend tolérable : ces innombrables plans-séquences, d'autant plus inquiétants que le danger menace et que l'absurdité rôde, avec des dialogues pittoresques et colorés, comme chez Michel Audiard.

Dans My joy, qu'il réalisa en 2010, un camionneur au coeur pur, devenu simple d'esprit après avoir reçu des coups sur la tête, finissait, après bien des mésaventures, par se retrouver aux mains des flics qu'il avait voulu fuir. Car, selon le cinéaste, il est impossible, en Russie, quoi qu'on y fasse, d'échapper aux dépositaires d'une autorité imbécile qui fouillent votre ­valise et votre âme pour vous rendre tolérable. Malléable.


Comme pour mieux nous en convaincre, il brise, brusquement, la fluidité de son intrigue par une séquence ahurissante. Une vraie claque. On était chez Kafka, nous voilà, soudain, chez Fellini : dans un décor grotesque, la « femme douce » écoute, comme au spectacle, tous ceux qu'elle a croisés sur sa route l'assurer de leur générosité. De leur fraternité. Mais elle entend, aussi, sous les discours ­filandreux de ces clowns blancs — ceux de tous les démiurges, les populistes, les dictateurs — des propos nettement plus inquiétants. « C'est par amour pour vous que nous devons tout savoir de vous », dit l'un de ces rigolos sinistres. Et un autre prétend vouloir ­fêter le jour où le peuple se réconciliera avec l'idée de prison...

« Dormez en paix, braves gens ! » ­disaient les hommes du guet, en traversant, de nuit, les villes du Moyen Age. Sergueï Loznitsa nous supplie, au contraire, de veiller. De ne pas céder au sommeil. Le dernier plan de son film, ardu mais ardent, montre des citoyens plongés dans une sorte de ­coma généralisé — alors que les opposants, les résistants, les dissidents et cette « femme douce » qui ne demandait rien à personne sont systématiquement broyés... Ses documentaires avaient fait de lui une sentinelle politique. Avec ce film de fiction, Sergueï Loznitsa s'affirme comme un maître. Un visionnaire.


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Re: Une femme douce

Message par Nadou le Mer 16 Aoû - 11:18



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